Commentaire
**ROGELIO BOTANZ À UN CARREFOUR DE CHEMINS**
Depuis la rive des Canaries, nous arrive le nouveau travail de Rogelio Botanz, de Legazpi, aux côtés du groupe “...puntos suspensivos” et de Julio Tejera, qui est sa main droite sonore. Tiempo est une continuation très limée, une expansion d’idées déjà ébauchées dans “Tic, tac”, son travail précédent, édité en Euskal Herria également par Gaztelupeko Hotsak.
Rogelio Botanz est parti à Tenerife il y a plus de deux décennies et, à Tenerife, il a participé, dans les années quatre-vingts, à ce qui a été défini comme le “mouvement culturel canarien original”, qui englobait l’Atelier Canarien de la Chanson, une expérience qui lui permit, déjà à l’époque, d’entrer en contact avec des groupes et des musiciens d’Euskal Herria.
À la suite de la dissolution de l’Atelier, en 1992, lorsque plusieurs de ses membres partent en métropole, Rogelio décide de rester aux Canaries, de former son propre groupe et de continuer à travailler la mémoire rythmique des îles, mais le regard toujours tourné vers l’avant, en se laissent imprégner de tant d’autre musiques proches de son cœur.
Dans « Tic, tac», son disque précédent contenant cinq chansons, on écoutait une chanson composée par Rogelio avec un magistral poème syllogisme de Gabriel Aresti. “Nire poesía” était enregistré en direct, aux côtés de Hiru Truku, à Madrid, mais tout le public chantait en euskara le refrain.
Dans son nouveau disque, réapparaît à nouveau “Nire poesia”, enregistré maintenant en studio, avec Joseba Tapia et Arkaitz Miner et l’appareil électrique mais aussi traditionnel (sifflets, chácaras et tambours canariens). Les txalapartas et la alboka ouvrent l’autre texte en euskara, “Bihotzean da indarra”, un rock qui conjugue un cri guanche et l’expérience des vieux sports basques, les timbres des txistus et un irrintzi, la triki, un pincement électrique, des éléments enfilés avec imagination. Le même cri guanche, “hai t?uhu catanaja” (¡Courage, faites comme les braves!) retentit à nouveau dans “Maña, fuerza y corazón”, avec les timbres traditionnels, les bâtons de lutte en pleine bataille, le souvenir des traditions, qui sont la mémoire d’un peuple, et le contraste de la guitare électrique de Larry Jean Louis et les arrangements de Julio Tejera qui remplit tous les creux.
Ce travail de Ricardo Botanz possède une surprenante variété de registres et de collaborateurs. On peut continuer avec le “Arrorró”, une balade tragique sur l’expérience d’Esther Gatti, une grand-mère argentine qui a retrouvé sa petite-fille, enlevée à la naissance par les militaires, sur une mélodie traditionnelle et un traitement qui accentue cette histoire, avec l’aide d’Olga Ramos et la touche magistrale de “Colorao”. Le souvenir vivant des atrocités des militaires argentins revient dans “Noche de los lápices”, chantée avec Diego Massimini et ce violon qui gratte le cœur.
Abrahan Kodjo, de la Côte d’Ivoire, lui cède et chante avec lui un reggae sentimental intitulé “Corazón”, une de ces chansons simples et tendres, au goût de Manu Chao. Dans “Gente que sí”, par contre, il va sur une autre rive, si proche du cœur canarien, la cubaine, et avec les “Troveros de Asieta”, de l’île de La Palma et le chanteur cubain Gerardo Alfonso, Rogelio chante ces paroles qui expriment le jus du dilemme sur la solidarité. Plus au Nord, Tapia, Leturia et Arkaitz Miner l’entourent à nouveau dans “Canarlanda”, un voyage parallèle de Canariens et Irlandais, avec une polka canarienne au milieu.
Rogelio Botanz distille également ses propres souvenirs dans “Amistades particulares”, une pièce qui nous rappelle l’ambiance des thèmes de Jabier Muguruza. Dans une autre composition, intitulée “Hoy tú”, aux côtés du Mexicain Alejandro Filio, Rogelio chante à son fils nouveau-né. Un chant au goût de Silvio, un créateur qui exerce toujours une influence positive. Dans “Nomadas”, enfin, il rappelle ses ancêtres, six générations en constante adaptation au milieu. Rogelio se trouve aux Canaries et avec deux “Sirinoques” traditionnels il termine, des chants au soleil avant un “jota”, que fait son père, pour boucler ce cycle de chansons, qui conjugue l’autobiographique et le commun, un carrefour de chemins, qui avait commencé à suivre avec “Tiempo”, une assourdissante définition de principes, basée sur la percussion autochtone canarienne, qui se transforme en fond de rap créé avec le groupe Tinguaro. Rogelio Botanz, à cette époque où l’on utilise tant cette équivoque étiquette de “world music”, a réussi, avec naturalité et de bons collaborateurs, à concrétiser son travail de longues années en des chansons à densité métisse, qui dépassent précisément les étiquettes mais qui vont nous sembler familières.
Pedro Elias Igartua

